
« J’en doute. Le Mexique ruisselle de sang. Si tu dois aller quelque part, va plutôt au Pérou. »
Puisqu’il s’efforçait déjà d’influencer mon choix, cela voulait dire que j’avais gagné. Je ris, objectant : « Je n’ai pas appris la langue qu’il faudrait, papa ! Je ne sais pas l’inca, mais voilà des mois que je fais du nahuatl ! »
« Tu as appris en cachette à parler comme les Aztèques ? » dit-il, surpris. Il ajouta : « Je ne te crois pas. » Je souris et débitai une phrase en nathuatl, cette langue toute en chuintements et trilles perlés dont on n’aborde pas l’étude sans une véritable terreur. Je doute fort que Moctezuma XII eût compris ce que je disais mais mon père parut impressionné et il n’est pas homme à se laisser impressionner facilement.
Il demanda : « Qu’as-tu dit ? »
Je répondis fièrement : « Que je reviendrai à la maison ayant fait fortune au Mexique. »
Et je partis. C’était la veille du couronnement du roi Richard, mais je manquerais les réjouissances, mon bateau allait lever l’ancre. Je traversai l’Angleterre dans un train enfumé, monstre grondant et infect ; j’en descendis le lendemain tout couvert de suie, à Southampton. Sur les pancartes de la gare on pouvait lire « Port Mustapha ». Voilà presque soixante ans que les Turcs ont été chassés d’Angleterre mais le pays n’a pas encore réussi à se débarrasser de leurs noms païens. Cela prouve à quel point il est affaibli. Port Mustapha, vous vous rendez-compte !
LeXochitl était à l’ancre, face à la jetée. Et c’était un bateau magnifique.
Le Mexique est devenu la première puissance maritime du monde, devant la Russie et le Japon. J’ai entendu dire qu’au Pérou, les Incas s’affairent à présent à construire une flotte, c’est un épisode de la guerre des nerfs avec leurs rivaux mexicains. Quoi qu’il en soit, pour le moment, quand on traverse l’Océan, c’est sur un navire aztèque.
Ce que je voyais devant moi, c’était un superbe vapeur dont la coque blanche s’élevait fièrement au-dessus de l’eau, flanquée de deux roues à aubes, deux roues énormes, sans doute plus grandes qu’il n’était nécessaire, car les Aztèques ont toujours aimé l’ostentation.
