Il y avait aussi à bord quelques Péruviens. Cela me surprit un peu car les relations sont toujours tendues entre le Mexique et le Pérou. Toutefois ce n’est pas la guerre, mais seulement une sorte d’hostilité glacée, et je suppose que les Aztèques sont heureux de rafler un peu d’argent aux Incas. Les Incas faisaient grise mine. Visiblement, ils n’appréciaient guère de rentrer chez eux sur un bateau étranger. Après tout, c’était bien leur faute, ils auraient dû se presser un peu plus pour se constituer une flotte. Ils étaient vêtus d’austères chasubles blanches sans aucune décoration, comme s’ils cherchaient ainsi à mettre en évidence la stupide vanité des Aztèques.

Les autres passagers, une vingtaine tout au plus, étaient de provenances très diverses : deux hommes d’affaires africains venaient probablement du Mali ; il y avait un petit marchand russe tout ratatiné, quelques Espagnols conversant en arabe, deux Turcs qui pouvaient être des ambassadeurs à la cour du roi Moctezuma ; un couple de touristes gros et gras originaires du Ghana ; et plusieurs citoyens des Hautes-Hespérides qui rentraient chez eux en faisant un détour. J’étais le seul Anglais à bord. Parmi ces gens au teint basané, du brun cuivré au noir le plus profond, c’était moi qu’on remarquait.

L’équipage aztèque nous fit monter à bord. On m’attribua dans l’entrepont, bien entendu, une cabine que j’allais partager avec trois autres voyageurs, trois Peaux-Rouges des Hespérides du Nord. Ils me firent un sourire engageant et me saluèrent poliment en turc, qui était – m’avouèrent-ils plus tard – le seul langage européen dont ils connaissaient quelques mots.

Je me serais coupé la langue plutôt que de prononcer une seule syllabe en turc. Aussi répondis-je en nahuatl.

Ils eurent l’air surpris, puis en colère, et finalement ravis. Ils saisissaient ma tactique : ils s’étaient adressés à moi dans la langue de ceux qui avaient été les maîtres détestés de l’Europe et je leur avais répondu dans la langue des Aztèques tout-puissants et haïs, qui non seulement régnaient sur le Mexique mais sur une grande partie des Hautes-Hespérides. C’était de bonne guerre ; leur malheur était le mien.



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